Toute la nuit on entendit passer des oiseaux

Toute la nuit on entendit passer des oiseaux

Auteur : José Manuel Caballero Bonald

Titre : Toute la nuit on entendit passer des oiseaux

Genre : roman

Traduit de l’espagnol (Espagne)

 

Parution : 23 février 2021
ISBN : 979-10-94791-28-8 (broché)
Prix : 21 € (broché)

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Comme s’il débarquait dans une colonie exotique et à peine civilisée, un gentilhomme anglais partageant son temps entre le commerce maritime et les alcools fins vient s’établir avec ses enfants et leur gouvernante sur le littoral andalou. Avec des fortunes diverses, les membres de la famille tentent de trouver leur place dans ce nouvel environnement en se rapprochant de la population locale et des propriétaires enrichis par l’élevage des chevaux et la culture du vin. Mais une menace sourde se dessine contre ces étrangers quand les affaires et la prospérité des nouveaux venus deviennent trop dérangeantes.

Tous les ingrédients de l’univers narratif de J. M. Caballero Bonald sont présents dans ce roman paru en 1981 : précision et raffinement de l’expression, extrême sensibilité sensorielle, goût pour le burlesque et l’étrangeté, sexualités transgressives, dilution des limites entre la réalité, le rêve et la fiction, voire le fantastique, dans un cadre suggérant une Andalousie rurale confrontée à la modernité et aux tensions de la société…

Né en Andalousie en 1926, J. M. Caballero Bonald est considéré comme un des plus importants écrivains espagnols de la seconde moitié du XXe siècle. L’attribution du Premio Cervantes en 2012 est venue s’ajouter aux innombrables manifestations du succès que rencontrent ses œuvres auprès du public et de la critique. Solanhets poursuit l’édition en français des romans de J. M. Caballero Bonald, après Au camp d’Agramant (2016) et Agate œil-de-chat (2018).

Extrait

Le vieux Leiston regarda du côté où l’on ne voyait pas la sombre délimitation, le vide résonnant de la mer. Il semblait s’efforcer de surmonter de sa voix fragile le vacarme imaginaire d’une houle.
– Tôt ou tard, je devrai moi aussi aller faire un tour vers cette saleté de quai – dit-il. – Je suppose que je devrai le faire un jour, même si ensuite on me ramène ici noyé, qui sait. Tu vas souvent sur le quai ?
– C’est selon – dit David avec une prudence indue. – J’y vais assez souvent, oui.
– Je ne peux pas te cacher ma satisfaction, mon garçon – dit le vieux Leiston. – Se rendre sur un quai, n’importe lequel, c’est une chose qui ne pourra jamais être considérée comme une activité inutile – il inclina la tête vers un verre vide qu’il y avait sur une petite table à proximité du fauteuil. – Rien n’est plus profitable, même si évidemment ce n’est pas le moment. Combien de bateaux peut-il y avoir maintenant ?
– Je ne sais pas – répondit David. – Il y en avait quelques-uns amarrés au quai du levant. Cinq ou six.
– Ce n’est pas rien – dit le vieux Leiston. – Tu as fait attention aux pavillons ?
David regarda d’abord son père et ensuite son verre vide. Il dit avec une sévérité anodine :
– Cela sent l’atropine. Tu sais bien qu’il ne faut pas trop que tu en prennes, seulement le matin.
– Tu n’y as pas fait attention ? – insista le vieux Leiston. – Tu veux dire que, si on te le demandait, tu ne saurais pas quoi répondre ?
– Italiens et espagnols – concrétisa David, l’air distrait. – Je crois qu’il y avait aussi un libyen. Et le destroyer allemand.
– Libyen, dis-tu ? – dit le vieux Leiston. – Si je me souviens bien, le seul navire libyen qui a mouillé ici, c’est quand nous nous sommes chargés de son affrètement. Il y avait Valerio Gazul comme second ou quelqu’un qui lui ressemblait, la même façon de se refuser à boiter.
Un éclat de silence sauta de l’une des grandes fenêtres, griffant la boiserie et tombant au milieu de la pièce.
– C’était un deux-mâts très spectaculaire – poursuivit le vieux Leiston. – Je suis monté à bord en milieu d’après-midi, la meilleure heure pour apprécier l’état de conservation du chargement.
– Je vais aller voir Estefanía – dit David. – Elle ne doit pas savoir que je suis arrivé.
– Elle ne le sait que trop, mon garçon – murmura le vieux Leiston. – Le capitaine était un homme encore jeune, de Benghazi je crois. Il avait ces yeux blanchâtres de ceux qui ont beaucoup regardé l’embouchure des fleuves.
– Comment peux-tu te souvenir de tout cela ? demanda David.
– Je ne suis pas très sûr de m’en souvenir – dit le vieux Leiston tandis qu’il remplissait sa pipe avec un méticuleux abandon. – Si cela se trouve, je ne me souviens de rien et je mélange tout. Mais je soupçonne que je ne peux plus me permettre le luxe d’oublier certaines choses. Les moins importantes, bien sûr.