Agate œil-de-chat

Agate œil-de-chat

Auteur : José Manuel Caballero Bonald

Titre : Agate œil-de-chat

Genre : roman (352 p.)

Traduit de l’espagnol

 

Parution : 27 février 2018

 

Deux Normands débarquent à une époque imprécise sur les rives d’un bord de mer insalubre où règnent les moustiques et le salpêtre, une zone sauvage que les hommes ne fréquentent que de loin en loin et où la survie même est difficile. Victime de ses propres humeurs ou des fièvres du marais, un des colons est déjà mort lorsque l’autre découvre un soir, ensevelis dans les sables, les vestiges d’une voie ancienne. En proie à une irrépressible obsession, le Normand engage alors une quête frénétique pour découvrir le point de départ – ou d’arrivée – de la chaussée.

Comme dans un livre d’aventures, Agate œil-de-chat, qui est déjà un « classique » de la littérature espagnole, conte l’histoire d’une terre vierge et hostile, impunément occupée et exploitée par des usurpateurs, qui finira par se retourner contre eux et les anéantira avec leurs richesses éphémères. Mais, comme dans une fable ou un mythe, la peinture de la réalité se trouve ici supplantée par l’invention, la fantaisie, la richesse exubérante du langage, qui prennent le pas sur les – pourtant inoubliables – personnages.

Né en Andalousie en 1926, J. M. Caballero Bonald est considéré comme l’un des plus importants écrivains espagnols de la seconde moitié du XXe siècle. L’attribution du Premio Cervantes en 2012 est venue s’ajouter aux innombrables manifestations du succès que rencontrent ses œuvres auprès du public et de la critique. Avec Agate œil-de-chat, Solanhets poursuit l’édition en français des romans de J. M. Caballero Bonald, après Au camp d’Agramant en 2016.

Extrait

Ils partirent à la première heure vers les coins perdus du maquis, dans l’idée de chercher quelque remède désespéré à ce qui paraissait désormais irrémédiable. Ils faisaient le trajet juchés sur deux mules à l’allure légère, apprivoisées par le transport de l’osier, et Manuela, qui n’avait plus pointé le nez vers la butte depuis que son fils avait quitté la maison de la sage-femme – et qui éprouvait à présent le contentement supplémentaire de sa compagnie –, voulut partager avec lui le vieux secret des vases, sachant peut-être qu’ils approchaient des ultimes probabilités passées, présentes et à venir de trouver une trace de leur origine. Et avant d’entrevoir la baraque ruinée, sur le domaine sans maître des étangs à demi vidés, Manuela laissa s’épancher sa mémoire et son cœur et raconta à son fils l’histoire entière et véridique de cette richesse empoisonnée, lointain embryon apparent de tous les égarements de l’étranger qui avait un jour acheté la Mauresque au pays des madragues pour un prix certainement inférieur à celui d’une couffe de thon. Perico Chico ne trouva pas crédible tout ce chapelet de bizarreries, mais il finit par les admettre quand elle insista, mi-exaspérée, mi-rancunière, sur ses suppositions relatives au secret et sur la plus que probable existence d’autres ustensiles en or. Il eut alors inopinément le souvenir de l’ancienne chaussée que le Normand avait découverte, à laquelle sa mère l’avait tant de fois conduit et qu’il avait plus tard en tant d’autres occasions parcourue en d’inquiétantes explorations. Et ils atteignirent alors le sommet des dunes d’où l’on apercevait déjà la butte, enveloppée à cette heure dans les gazes bleutées de l’humidité et comme soumise à la rasante succion de l’auster qui soufflait depuis la nouvelle lune.
Manuela fut la première à voir le Normand. Mais elle ne put assurer qu’il s’agissait de lui, car ce qu’elle distingua fut en réalité une protubérance vaguement enroulée devant la baraque, ressemblant plus à un déchet qu’à un homme baptisé
(…). Ils savaient tous les deux par autre chose que ces indices qu’ils allaient trouver le Normand, mort ou vif, et ils montèrent sans parler et s’approchèrent de la silhouette comme on s’approche d’un précipice. Le Normand était accroupi, il avait l’air d’un appât informe abandonné au milieu de la clairière, et il tourna imperceptiblement la tête en entendant ou flairant que quelqu’un s’avançait. Il ne fit rien de plus, ni n’essaya de s’enfuir (comme l’avaient initialement imaginé ceux qui le cherchaient) ni ne réagit en aucune façon.
Des nuages denses et véloces venant du côté de la mer avaient filtré à la ronde une tonalité mate, qui avait tout coloré d’un même éclat violacé.